L’intelligence artificielle arrive dans la boîte à outils de la planification urbaine et territoriale avec des promesses séduisantes : cartographies massives, repérages automatiques d’éléments bâtis ou paysagers, scénarios prospectifs sur l’impact d’une densification. Dans les bureaux techniques comme auprès des élus, ces outils sont lus comme des solutions pour “objectiver” des choix politiques et gagner du temps sur des tâches fastidieuses.
Cet article s’appuie sur un ensemble de retours recueillis auprès de collègues ABF autour des usages et des enjeux de l’IA dans nos pratiques. Il propose une synthèse collective, complémentée à l’aide de Chat GPT, rédigée et structurée par France Chapron et Marc Louail.
La revue Urbanisme a récemment consacré un numéro spécial à la question de l’intelligence artificielle dans l’aménagement urbain (Fabrique de la ville – La révolution IA, mars-avril 2025). Ce numéro reflète l’intérêt croissant porté aux promesses d’efficacité et d’innovation associées à l’IA et propose une lecture largement prospective de ses usages.
Loin de nier la pertinence des outils numériques émergents, la notion même de “révolution” appliquée à l’IA est-elle vraiment pertinente ? Notre hypothèse est que l’IA fonctionne moins comme une rupture que comme un révélateur : révélateur de certaines fragilités structurelles (travail en silo, rigidités administratives), de tendances déjà existantes (technocratisation, survalorisation de l’outil) et d’une difficulté persistante à articuler technique et culture.
Notre démarche n’est donc pas de décrire l’IA comme une force exogène imposant une transformation des métiers, mais de montrer comment son déploiement met à l’épreuve la capacité des architectes des bâtiments de France à demeurer des médiateurs critiques, capables de replacer les choix techniques dans un cadre culturel et patrimonial. Dans la continuité du rôle historique des urbanistes de l’État, l’ABF joue en effet un rôle central de questionnement des pratiques de planification.
Cette promesse pose donc une question simple et décisive : l’IA change-t-elle la manière dont on construit la planification —ou met-elle au jour les limites d’une pratique qui s’appuie trop peu sur la prospective et trop sur la réaction ? Autrement dit : l’IA est-elle un instrument de meilleur pilotage territorial ou un amplificateur des habitudes administratives déjà ancrées ?
La planification territoriale, une histoire ancienne
La France dispose d’une longue tradition de planification territoriale et urbaine, qui remonte à l’Ancien Régime où les ingénieurs et architectes royaux intervenaient sur l’alignement des rues, l’implantation des infrastructures et l’ordonnancement des villes pour des raisons fonctionnelles et symboliques1 . Au XIXe siècle, la transformation de Paris par Haussmann illustre une planification autoritaire, centrée sur les percées, la circulation et l’hygiène urbaine, tout en affirmant le pouvoir central2 . Entre les deux guerres, les premières ZAC et plans d’aménagement urbain apparaissent, influencés par les théoriciens modernes tels que Le Corbusier, visant une rationalisation fonctionnelle des villes industrielles3 . Après 1945, la reconstruction introduit les plans directeurs et la coordination des réseaux d’infrastructure et de logement social, tandis que la loi d’orientation foncière (1967) institutionnalise la planification au niveau communal et départemental4 .
À partir des années 1990, l’émergence des Plans locaux d’urbanisme (PLU) et des Sites patrimoniaux remarquables (SPR, anciennement ZPPAUP) traduit une planification intégrant patrimoine, environnement et participation citoyenne5 .
Les urbanistes de l’État
La planification repose donc depuis longtemps sur une administration spécialisée. Après la Seconde Guerre mondiale, pour répondre à la reconstruction et à la modernisation des villes, l’État a créé des services d’urbanisme régionaux et départementaux, avec des urbanistes de l’État, corps instauré en 1962, chargés de conseiller les collectivités sur les plans d’urbanisme, la reconstruction des centres-villes et la gestion des monuments historiques. Ces urbanistes avaient pour rôle de concilier développement urbain, sécurité et qualité architecturale, en appui des préfets et des élus locaux6 .
Dans les années 1960‑1980, la distinction entre urbanistes et architectes de l’État est progressivement devenue moins marquée, notamment en raison de la fusion des missions de planification, de suivi du patrimoine et de contrôle des constructions. Cette convergence a abouti à la création du corps des architectes et urbanistes de l’État en 1993 (AUE). Ces derniers sont désormais à la jonction de l’architecture, de l’urbanisme et de la planification, avec un rôle à la fois consultatif, prescriptif et pédagogique.
Le corps des AUE garantit ainsi une continuité historique et institutionnelle : les missions de planification territoriale, de protection du patrimoine et d’accompagnement des projets urbains sont centralisées dans un corps spécialisé, capable d’intervenir à la fois sur les grandes opérations de restructuration et sur les gestes les plus fins de l’urbanisme quotidien.
La planification patrimoniale : un outil de planification sous-exploité
La planification urbaine en France reste dominée par son outil phare, le plan local d’urbanisme (PLU), qui devient désormais intercommunal (PLUi). Déclinant les grandes orientations du schéma de cohérence territoriale (SCoT), il intègre les objectifs de densification, de spécialisation urbaine, d’équipements, de projet (OAT…). Il rend opposable les contraintes et servitudes posées par les risques (PPRI, expositions aux bruits…), l’environnement (zone naturelles, sites) ou encore le patrimoine (R500, PDA, SPR).
Le paysage urbain est donc façonné par une articulation d’outils nombreux, dont la précision potentielle est presque sans limite. Ces outils, lorsqu’ils sont bien construits, sont aussi des espaces d’expérimentation démocratique, puisqu’ils nécessitent des phases de concertation avec le public et restent susceptibles de recours tout au long de leur processus d’élaboration.
La tendance actuelle est donc à généraliser ces outils de planification sur l’ensemble du territoire, y compris dans les espaces ruraux couverts par le règlement national d’urbanisme (RNU). Dans ce cas, l’élaboration d’une carte communale peut constituer une première étape relativement souple pour amorcer une planification. Cette dynamique représente un effort d’ingénierie conséquent, porté par les communes et les intercommunalités avec le soutien de l’État.
Sur le plan formel, l’ABF intervient dans l’élaboration des documents d’urbanisme (PLU, cartes communales) via la transmission d’un “porté à connaissance”. Il intervient également très directement dans le contrôle des servitudes patrimoniales et la définition des périmètres de protection.
Trois dispositifs méritent une attention particulière :
- le site patrimonial remarquable (SPR), dont le règlement peut se substituer au document d’urbanisme dans le cas d’un plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV) ;
- les périmètres délimités des abords (PDA), qui visent à remplacer la règle générique du rayon de cinq cents mètres autour d’un monument par des périmètres ciblés et contextualisés ;
- l’article L.151-19 du code de l’urbanisme, qui ouvre la possibilité d’identifier des éléments remarquables hors des périmètres traditionnels (bâtiments, alignements d’arbres…).
L’ABF s’implique donc sur l’ensemble du territoire dont il a la charge, y compris en dehors des espaces protégés. Partout sur le territoire, une autorité compétente en matière d’urbanisme peut reprendre un avis d’expert au titre du L111-27 du code de l’urbanisme. L’ABF partage cette compétence avec les architectes du CAUE ou tout architecte susceptible d’émettre un avis au titre d’une organisation experte et indépendante. Plus que l’accord qui s’impose en espace protégé, c’est cette expertise concertée qui est valorisée et recherchée par les partenaires de la qualité du cadre de vie.
En pratique, la planification est un levier : elle permet de travailler en amont, d’engager les élus, de construire un “projet patrimonial de territoire” plutôt que d’enchainer refus et avis cas par cas. C’est là que l’ABF exerce sa force —capacité d’anticipation, repérage systématique, pédagogie auprès des acteurs locaux. Pourtant, le rôle central de l’ABF dans ce domaine n’est pas toujours identifié. À l’extrême, certains ABF ne s’en saisissent pas. Dans un contexte de resserrement des missions, comment l’IA peut-elle aider l’ABF dans sa pratique de la planification territoriale ?

Les enjeux actuels que révèle l’IA
L’arrivée d’outils puissants fait réapparaître des limites connues :
- L’équilibre entre instruction et planification reste fragile : le poids des dossiers quotidiens limite souvent la disponibilité pour la stratégie territoriale. Si l’IA peut contribuer à objectiver et à cartographier, elle ne saurait se substituer à la construction collective d’une vision de territoire ;
- Le choix entre R500 et PDA doit être guidé par la nature du territoire : le premier offre une protection proportionnée et souple dans les contextes peu tendus, tandis que le second trouve tout son sens lorsqu’il s’appuie sur un projet patrimonial partagé, construit avec les collectivités et les habitants ;
- Le repérage patrimonial au titre du L151-19 n’est pas encore systématisé. Il constitue pourtant un outil puissant d’appropriation de ces thématiques par les collectivités et les habitants, y compris lorsqu’il est succinct ou lié à une simple carte communale ;
- Partager pour faire sens : une carte, même très précise, reste partielle si elle n’est pas mise en discussion avec l’ensemble des partenaires du territoire —DDT, CAUE, services techniques, opérateurs, élus ;
- La donnée n’est pas le lieu : une carte peut tout montrer sans rien dire du genius loci. L’IA repère les formes, les textures, les objets, mais elle ne perçoit ni la manière dont un lieu se vit, ni les liens sensibles qui le traversent —ces résonances invisibles qui font d’un site patrimonial un espace habité et orientent les instructions (covisibilités subjectives, usage social, mémoire locale), et non une simple somme de pixels.
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- Choay, F. (1965). L’urbanisme, utopies et réalités. Paris : Seuil. — référence classique sur l’évolution historique de l’urbanisme en France. ↩
- Jordan, D. P. (1995). Transforming Paris: The Life and Labors of Baron Haussmann. New York : Free Press. — détaille le rôle de la planification centralisée au XIXe siècle. ↩
- Choay, F. (2001). La règle et le modèle. Paris : Seuil. — analyse du patrimoine urbain et de la planification contemporaine. ↩
- Lefèvre, C. (2010). La planification territoriale en France. Revue d’Économie Régionale et Urbaine, 1, 45-68. — synthèse des instruments législatifs et pratiques post-1945. ↩
- Panerai, P., Castex, J., Depaule, J.-C., & Genestier, L. (2011). Urbanisme : dictionnaire critique. Paris : Parenthèses. — recense les instruments de planification modernes (PLU, SPR, PDA). ↩
- Lefèvre, C. (2010). Gouverner la ville en France. Paris : Presses de Sciences Po. ↩
